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« Ne tirez pas ! Je me rends, ne tirez pas ! » hurla le capitaine Nikolaï Popov en levant les bras un cran plus haut.

Le traîneau s’arrêta sur la glace dans un grincement. Le chien de tête gronda. L’un des soldats épaula un fusil.

« Ne tirez pas ! » répéta Nikolaï.

Le commandant du camp avait probablement ordonné à ses hommes de ne pas ouvrir le feu, mais on n’était jamais trop prudent.

« Camarade capitaine ! » beugla le commandant en hissant sa lourde masse hors du traîneau.

Un large sourire fendit son visage rougeaud, boucané par les vents.

« Quand j’ai vu cette avalanche, j’ai bien cru que nous vous avions perdu. Et la fille ? Elle s’en est sortie ? »

Le commandant passa sa main gantée sur sa moustache pour faire tomber le givre qui s’était formé dessus et regarda derrière Nikolaï la paroi de roche brute, l’endroit où la vague géante de neige gelée surplombait, quelques instants à peine auparavant, la cascade de glace et l’entrée de la grotte. Des cristaux voletaient dans l’air autour d’eux. Les oreilles de Nikolaï retentissaient encore du vacarme de l’éboulement.

« La fille, dit Nikolaï en abaissant lentement les bras, vient d’être enterrée sous vingt pieds de neige et de glace. Grâce à la bourrique braillarde que voici. » Il eut un mouvement de menton en direction du soldat au fusil, qui les regardait stupidement, la bouche ouverte. « Il mériterait d’être fusillé.

— Enfin, camarade ? bredouilla le soldat. En quoi est-ce ma faute ? Tu avais dit qu’il fallait que ça fasse vrai. Je n’ai fait que…

— Ferme-la, camarade soldat Lukin, dit le commandant. Et baisse ce fusil, espèce d’imbécile ! Je ne t’ai pas dit qu’il était des nôtres ? Camarade sergent Chirkov, occupe-toi des chiens. »

Le sergent qui était assis, comme transformé en statue de glace sur le siège du traîneau, les rênes oubliées dans les mains, s’anima subitement.

« Quand même, camarade, et la… la camarade Orlova ? Il y a parfois des poches d’air. Elle est peut-être encore en vie. »

Le soldat passa son arme derrière son épaule et sauta à bas du traîneau.

« En ce qui me concerne, je me dispenserai de la baiser à la rendre dingue avant de la ramener au camp. Je ne dégagerais pas toute cette neige, même si on avait une pelle, ce qui n’est pas le cas.

— Oubliez la fille, vous deux », ordonna le commandant.

Il eut un mouvement de tête en direction de Nikolaï et s’éloigna du traîneau de telle sorte qu’on ne puisse surprendre leurs paroles. Nikolaï lui emboîta le pas en glissant sa main gauche dans la poche de sa capote afin d’enrouler les doigts autour de la poignée du pistolet qu’il y avait mis au moment de suivre Lena Orlova par la fenêtre de l’infirmerie.

« Juste avant l’avalanche, dit le commandant en baissant la voix, je t’ai vu sortir de derrière la cascade. C’est donc là qu’est l’entrée de la grotte ?

— C’est là qu’elle était. »

Le commandant le rassura d’un mouvement de la main.

« Oui, bon, d’accord. Mais on pourra toujours la dégager par la suite – j’ai tout un camp plein de zeks et de pelles. Une seule chose m’importe, c’est de savoir si tu y es entré. Alors ? Tu as vu l’or ? »

Nikolaï secoua la tête.

« Cette histoire n’était qu’une perte de temps pour tout le monde. C’est une petite caverne circulaire, pas plus de six mètres de diamètre, et j’ai pu y jeter un bon coup d’œil, crois-moi, camarade commandant. Il n’y a rien là-dedans, que des cercueils pourris et quelques cadavres moisis. »

Nikolaï vit tout de suite que le commandant ne le croyait pas, et il ravala un sourire. Il n’y aurait pas cru non plus.

Il lui avait raconté qu’un membre du Parti, à Moscou, avait entendu une rumeur non vérifiée selon laquelle une armée du tsar avait dissimulé un trésor dans une grotte, sur un lac secret près de Norilsk, et lui, Nikolaï, avait été envoyé là pour tirer l’affaire au clair. Et maintenant, le commandant soupçonnait Nikolaï d’avoir trouvé l’or et de vouloir tout garder pour lui.

« Je t’avais bien dit que ce serait un coup d’épée dans l’eau, il me semble ? fit Nikolaï. Ces Iakoutes n’ont seulement jamais eu deux roubles en poche. Tu crois qu’ils auraient laissé les coffres pleins d’or des Romanov ici juste pour faire joli ? Beaucoup de bruit pour rien, si tu veux mon avis, camarade commandant. Enfin, moi, je fais ce qu’on me dit, c’est tout. »

Le commandant s’obligea à rire.

« Comme nous tous. »

Les chiens furent soudain pris d’une frénésie d’aboiements. Nikolaï se tourna d’un bloc et faillit dégainer son pistolet avant de se rendre compte que les chiens s’excitaient parce que le sergent avait sorti du traîneau un sac de toile plein de poisson séché. Quant au soldat, il s’était éloigné de quelques pas sous le vent et tripotait les boutons de sa braguette.

« Un coup d’épée dans l’eau, comme tu dis, rétorqua le commandant. Et nous n’aurions pas pu choisir une plus mauvaise nuit pour ça, hein ? Ça a pas mal soufflé… »

Nikolaï éclata de rire. Avec tout ce qui s’était passé ce matin-là, il ne s’était pas vraiment attardé sur le phénomène, mais il avait l’impression d’être un homme neuf. Il avait conscience de chacune de ses inspirations, de chacun de ses battements de cœur. Et des inspirations, des battements de cœur qui ne finiraient jamais.

« Pas mal soufflé ? répéta-t-il en riant de plus belle. Putain de bordel ! J’ai bien failli y rester. »

Ces foutus sels de cuisine – ils étaient censés lui donner juste assez de fièvre pour que le docteur le fasse admettre à l’infirmerie. Il n’avait sûrement pas prévu de se coller une pneumonie. Mais le jeu en valait la chandelle, en fin de compte, parce que Lena l’avait conduit à la grotte. Elle lui avait fait prendre l’élixir de l’autel d’ossements.

L’autel – Dieu du ciel ! Il était bel et bien réel. Tout ce qu’il avait vu dans le dossier de la Fontanka, jusqu’à la dernière ligne, était vrai. Le lac, la cascade, la grotte, l’autel fait d’os humains. Et la Gardienne. Elle était on ne peut plus réelle, elle aussi.

Lena.

Il avait pensé qu’il aurait du mal à la trouver dans toute cette nature sauvage, gelée, mais elle était là, sous son nez, au camp de prisonniers, à moins de trente kilomètres du lac où elle était née, comme toutes les autres Gardiennes avant elle. Et son visage – c’était l’image même de la Dame de l’icône dont il avait vu le dessin. Le dossier disait vrai sur ce point-là aussi.

Il se demanda alors si elle avait réussi à rentrer dans la grotte avant que l’avalanche ne l’engloutisse. Et il éprouva une pointe de… de quoi ? De culpabilité ? De peine ? De regret ? Ça n’avait aucune importance, elle était morte, de toute façon. Elle mourrait de faim avant de pouvoir sortir de là.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, le commandant soupira :

« C’est bête pour la fille, quand même.

— Oui. Vraiment bête », répondit Nikolaï.

C’est vrai, il l’avait exploitée sans scrupules, et il ressentit plus fortement un pincement au cœur, comme un coup de poing dans la poitrine. Il chassa cette pensée. On faisait ce qu’il fallait, et on passait à autre chose.

Il parcourut du regard le lac magnifique dans la lumière arctique, d’un jaune de beurre fondu – cela ne durait malheureusement que quelques heures avant que le soleil ne disparaisse à nouveau derrière l’horizon. Enfin, ça lui laisserait toujours le temps d’aller où il devait aller.

« Regarde cet imbécile ! » fit le commandant en riant à son tour.

Il lui indiquait le soldat qui écrivait ses initiales dans la neige avec son urine.

« Je t’ai dit qu’il faudrait le faire fusiller », répondit Nikolaï.

Le commandant cligna des yeux, son sourire s’estompa quelque peu, et puis il claqua dans ses mains.

« Bon, eh bien, camarade capitaine, dit-il un peu trop fort. Que dirais-tu d’un petit coup de vodka avant de rentrer au camp ? »

Le commandant fourra la main dans la poche de sa capote, mais il n’eut pas le temps de la ressortir : Nikolaï sortit son pistolet et lui logea une balle entre les yeux.

Le coup de feu se répercuta, assourdissant, sur le lac. Le soldat fit volte-face, son pénis entre les mains. Il ouvrit le bec, mais son cri mourut alors que la balle lui déchirait la gorge.

Le sergent tourna la tête, l’air stupéfait, un poisson séché dans chaque main alors que les chiens bondissaient autour de lui en aboyant. Puis il laissa tomber ses poissons et courut vers le traîneau. Nikolaï lui colla une balle entre les omoplates et il tomba d’un bloc, la tête rebondissant sur la glace.

Les échos du coup de feu retentissaient encore dans l’air glacé quand Nikolaï passa à l’action. Il s’approcha des trois hommes, l’un après l’autre, leur vida son chargeur dans la tête et s’assura qu’ils étaient morts. Puis il rechargea.

Il remit le pistolet dans la ceinture de son pantalon et se dirigea vers le traîneau, puis il se ravisa et fit demi-tour. Il s’accroupit auprès du commandant mort et fouilla dans la poche de sa capote. Il en sortit une flasque d’argent sur laquelle étaient gravées des initiales.

Il ne cherchait donc pas un pistolet, tout compte fait.

Nikolaï mit la flasque dans sa poche, se redressa et monta dans le traîneau en souriant. Le commandant et ses hommes lui avaient rendu un fier service en venant ici avec cet équipage. Aucun individu doté du plus élémentaire bon sens ne pouvait espérer quitter la Sibérie à pied.

Il ramassa les rênes, mais avant de partir il jeta un coup d’œil derrière lui à la cascade gelée, qui étincelait dans le soleil comme une rivière de diamants.

Des diamants. À cette pensée, Nikolaï eut un sourire. Ce que dissimulait la cascade avait plus de prix que des diamants, plus de prix que tous les prétendus coffres d’or des Romanov.

L’autel d’ossements… Seigneur, il était bien réel. Il l’avait vu de ses propres yeux. Il avait bu son élixir. Il sentait déjà son incroyable pouvoir courir dans ses veines, le changer. Il se sentait comme un dieu.

Non, pas comme un dieu.

Il rejeta la tête en arrière et le paysage sauvage, glacé, renvoya les échos de son cri.

« Je suis Dieu ! »

Le Secret des Glaces
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